Fantômas et la Petite Ceinture ferroviaire de Paris (1913)

, par Association Sauvegarde Petite Ceinture (ASPCRF)

Le thème de l’escroquerie au moyen du jeu de bonneteau dans les trains de la Petite Ceinture inspira les auteurs des aventures de Fantômas, Pierre Souvestre et Marcel Allain, qui nous livrèrent une description vivante et détaillée de son déroulement [1] :

Un train circulaire atteint la station Pont de Flandre
Derrière le bâtiment des voyageurs, on aperçoit les bâtiments des magasins généraux.

« — Montez donc, ma bonne dame, et vous aussi, ma petite demoiselle, il ne faut pas se gêner, et chacun doit s’entr’aider. Quand on est dix dans un wagon, il y a bien place pour douze... Surtout que ces messieurs ne refuseront pas de vous prendre sur leurs genoux.

C’était un jovial personnage à la face couperosée, aux cheveux roux, qui s’exprimait ainsi, au moment où le train de ceinture se dirigeant vers le Point-du-Jour s’arrêtait à la station du Pont-de-Flandre.

Il était une heure un quart de l’après-midi, et, contrairement à ce qui se passe d’ordinaire, le circulaire était pris d’assaut par une foule empressée et nombreuse de gens qui, à aucun prix, ne voulaient rester sur le trottoir.
Or, il était difficile de se caser, dans les compartiments qui regorgeaient de voyageurs, même en première classe, le train était complet.
Cela, d’ailleurs, arrivait, à cette même heure, environ trois fois par semaine. Le circulaire, en effet, est fort pratique pour les gens qui, moyennant une somme modique, veulent se rendre par ce moyen de locomotion au champ de courses d’Auteuil.
Ce jour-là, la foule était plus nombreuse encore qu’à l’ordinaire, car le temps était superbe et on annonçait une réunion des plus intéressantes.

Sur l’invitation du jovial personnage à la figure couperosée, une dame à cabas, accompagnée d’une jeune fille qui pouvait avoir de seize à dix-huit ans, était donc montée dans un compartiment qui était déjà au complet.

On se serrait toutefois, pour faire place aux nouvelles venues, puis, ce petit incident ayant déterminé un certain entrain, la conversation s’engageait.

— C’est égal ! On fait recette et la journée sera belle à Auteuil. Moi, voilà plus de quinze jours que je me prépare pour cette réunion, disait le gros homme.

I1 se penchait vers sa voisine et lui murmurait à l’oreille :

— J’ai un tuyau épatant dans la troisième. C’est le frère d’un jockey qui, connaissant le fils de mon marchand de vin, lui a passé ça en douce, il y a trois jours.

Toutefois, l’homme jovial affecta soudain un air attristé.

— Ça n’avance pas... et ce n’est pas pour dire, mais on se fait des cheveux dans des roulantes pareilles, y a pas à dire, ça manque de distractions.

Quelques personnes approuvaient, d’un léger hochement de tête.

— Si seulement, affirma un grand vieillard maigre à la figure osseuse, on avait un jeu de cartes, on pourrait s’occuper jusqu’à Auteuil.
Cette idée frappait, semblait-il, l’esprit de l’homme à la face joviale.

— Ah ! Par exemple ! S’écria-t-il, vous faites joliment bien de m’y faire penser... J’ai justement un jeu sur moi ; seulement voilà, j’ai peur qu’il ne soit pas complet.

— Mais cela ne fait rien, on pourra toujours essayer de se distraire.

Avec une dextérité remarquable, le personnage avait sorti de sa poche, tout d’abord, un journal plié en long ; il l’assujettissait sur ses genoux, prenant les deux extrémités du journal sur ses jambes, de façon à tendre le papier et à en faire une sorte de tablette.
Puis, il sortait de sa poche, non point un jeu complet ou même incomplet, mais trois cartes en tout et pour tout : trois as, deux noirs et un rouge.
D’un geste accoutumé, il pliait les trois cartes, en prenait deux entre le pouce et l’index de la main droite, cependant qu’il gardait 1’autre dans la main gauche.

Puis, avisant le vieux monsieur à la figure osseuse, il lui disait :

— Vous qui avez l’air de vous y connaître, monsieur, je m’en vais vous faire un petit pari, si vous le voulez bien ?... Vous voyez bien, la rouge entre les deux noires, n’est-ce pas ?... Je la tiens pour le moment dans la main droite, bien !... Je vais la faire passer à gauche. Vous la suivez toujours ?... La voici de nouveau à droite, au milieu ; à gauche, encore au milieu, à droite, où est-elle ?

Cependant qu’il parlait, le jeune homme avec une dextérité merveilleuse, avait fait passer les cartes l’une au-dessous de l’autre, ses gestes étaient lents, précis, le jeu semblait fort simple.
Il s’agissait en somme, tout simplement de suivre des yeux la carte rouge, et de dire où elle était.

Le vieux monsieur s’intéressait à la partie, lorsque le jeune homme lui demanda :

— Où est la rouge ?

Le vieillard un instant hésita, puis désigna la carte de droite.
Dans le compartiment, d’autres personnes avaient suivi le manège ; elles étaient toutes d’avis, comme le vieux monsieur, que la carte était à droite.

— Pariez-vous quelque chose ?... demanda le jeune homme.

— Oui, répondit l’homme.

Une dame intervint :

— Je mise aussi sur la carte de droite.

Puis, ce fut la mère de la jeune fille qui était montée à la gare du Pont-de-Flandre, qui pariait également.
On tourna la carte, un cri de joie s’échappa de l’assistance ; les parieurs avaient gagné. Le jeune homme à la face joviale paya sans rechigner.

— Je croyais bien, articula-t-il, que vous n’en aviez rien vu... Mais vous ne refuserez pas de me donner ma revanche.

Dès lors, il recommençait, annonçant ses coups comme un faiseur de boniments.

— Voici la rouge entre les deux noires, suivez-la bien, messieurs, mesdames, elle passe à gauche, à droite, au milieu, encore une fois changeons-la de place, au milieu, à gauche et à droite, et voilà ! je la pose et je la dépose, mesdames et messieurs... où est-elle ?... où est la rouge ?

Cette fois, il semblait à l’assistance que le jeune homme avait dû plus mal jouer encore, que la fois précédente.
Tout le monde l’avait suivre cette carte rouge, on savait à merveille où elle se trouvait. C’était impossible de s’y tromper et cependant que le jeune homme qui paraissait ne se douter de rien demandait à ses voisins :

— Voyons, messieurs, mesdames, qu’est-ce qu’on parie ?

Sept ou huit personnes intervenaient, l’œil allumé. Le vieux monsieur, plus que les autres, était enthousiasmé.

— Je parie, fit-il, sur la carte du milieu.

Deux ou trois voix s’élevèrent :

— Moi, également !

Le jeune homme, qui ne sourcillait pas, acceptait les paris :

— Posons la revanche sur table, messieurs, mesdames, là, sur mes genoux, devant la carte.

Dès lors, le jeune homme à la face joviale retourna la carte sur laquelle on avait tant parié, et que tout le monde s’imaginait être le rouge.
Ce fut une exclamation de stupeur.
On s’était trompé, la carte du milieu était noire, la carte rouge se trouvait à droite, le personnage qui tenait les cartes le montrait.

Cependant, le train ralentissait ; quelqu’un, dans le fond du wagon, grogna :

— Encore un bonneteur, encore un filou. »

Notes

[1Pierre Souvestre et Marcel Allain. Le Jockey Masqué, chapitre XII « Sur la pelouse », 1913.